29 novembre 2011

La Turquie, un boom économique fragile ?

 

La Turquie connaît depuis quelques années un succès économique spectaculaire. Le PIB a augmenté d’entre 5 et 10 % par an ces deux dernières années. La dette publique est passée de plus de 75 % du produit intérieur brut (PIB) en 2001 à 40 % aujourd’hui. Le taux officiel d’inflation est également passé de plus de 100 % au milieu des années 1990 à moins de 5 % aujourd’hui.

Cette bonne santé économique, qui contraste avec la crise financière du début des années 2000, explique en bonne partie les succès électoraux de l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002. Il donne également à la Turquie les moyens de sa politique extérieure de rayonnement régional dans le Caucase, dans les Balkans, dans le monde arabe. Le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan a même fixé comme objectif à la Turquie de faire partie des dix premières puissances économiques mondiales en 2023 - l’année où le pays fêtera le centenaire de la République fondée par Mustafa Kemal sur les décombres de l’Empire ottoman.

Ainsi, la Turquie, dix-septième puissance du monde par son PIB, est typique de ces pays émergents vers lesquels, selon un discours convenu, bascule la puissance économique mondiale. Son admission au G20 a en quelque sorte couronné ce statut enviable de pays émergent.

La croissance de l’économie turque offre un contraste singulier avec la stagnation de l’Union européenne, et tout particulièrement avec la grande dépression que subit la Grèce voisine. Mais alors que la crise de l’Euro est observée avec une certaine joie rentrée par les dirigeants turcs, la croissance économique du pays pourrait s’avérer fragile.

D’abord parce que la moitié des exportations de la Turquie se fait, précisément, vers l’Union européenne. Une chute de la demande y serait donc particulièrement préjudiciable aux exportations turques.

De manière plus générale, la Turquie a une balance des paiements qui fait plus penser à celle de la France qu’à celle de la Chine. Elle devrait en effet connaître un déficit de 75 milliards de dollars pour l’année en cours, soit l’équivalent de 10 % du PIB environ. Ce rythme, intenable sur le long terme, signifie que la consommation des ménages et des entreprises dépend des financements extérieurs, et donc de la confiance que les investisseurs internationaux mettent dans le pays ; tout compris, le pays aura besoin de 200 milliards de dollars de financements extérieurs durant l’année prochaine. C’est là un facteur considérable de fragilité, dans un pays qui a connu une crise de confiance de ce type (et, accessoirement, un plan du FMI) il y a dix ans.

Second problème, celui de la hausse du crédit à la consommation. La consommation augmente beaucoup, comme en témoignent la joie des vendeurs de téléphones mobiles ou de voitures. Or ce boom - réel - est basé non sur une augmentation des revenus mais avant tout sur une hausse du crédit. Et tout le monde sait, depuis la crise des subprimes, la bombe à retardement que peut représenter un endettement privé excessif pour la santé économique et sociale d’un pays.

La Turquie a connu une croissance enviable ces dernières années, mais les fragilités de son modèle font que cela n’annonce pas forcément un basculement de la puissance économique et politique vers les pays émergents dont elle fait partie.

Vincent Doumayrou,
Auteur de La Fracture Ferroviaire,
Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007. Préface de Georges Ribeill.

 

Les données économiques reprises dans ce billet ont toutes comme source un article de Daniel Dombey, paru dans le journal britannique Financial Times du 18 octobre dernier.

Une version plus complète de ce billet a paru sur le site du Courrier des Balkans à la page dont l’adresse suit : http://balkans.courriers.info/article18707.html

 

 

09 mai 2010

Tempête de force 10 sur la zone Euro

 

La crise financière a franchi incontestablement une nouvelle étape ces dernières semaines, après dix-huit mois d’accalmie relative sur les marchés financiers. Elle reprend une intensité jamais vue depuis l’automne 2008 et les suites de la faillite de la banque Lehman Brothers.

Elle a aujourd’hui pour épicentre la zone euro et prend la forme à la fois d’une crise des finances publiques, avec le danger de voir un Etat faire défaut sur sa dette ; et celle d’une crise monétaire, avec la baisse importante de l’Euro face notamment au dollar.

Ces deux traits rappellent par exemple la crise mexicaine de 1994, asiatique de 1997, ou encore russe en 1998. Sauf qu’ici, c’est la deuxième zone économique du monde qui est touchée… les conséquences potentielles en sont d’autant plus graves.

A ce sujet, j’aimerais m’arrêter sur deux aspects particuliers. Le premier a trait à la zone Euro en particulier, le second au capitalisme mondialisé en général.

La zone Euro est un assemblage de seize Etats qui ont adopté une monnaie commune, et mis en commun leur souveraineté monétaire à travers la Banque centrale européenne (BCE). En même temps, ils ont gardé les organes de décision de chaque Etat, notamment en matière budgétaire. Les Etats ont laissé l’accélérateur et le frein à la BCE, mais ont gardé le volant. Gros souci quand la route est mauvaise.

L’autre contradiction est qu’au sein de cette zone, des Etats aux traits économiques très différents cohabitent.

Or, personne ne le rappelle, mais la Grèce a appartenu à l’Empire ottoman, l’« Homme malade de l’Europe » au XIXè siècle, dont elle ne s’est émancipée qu’en 1830, et encore par sur tout son territoire. Les faits reprochés à la Grèce par la presse (dépenses militaires importantes pour rivaliser avec la Turquie dans une ambiance nationaliste, fraude fiscale et corruption massives, économie noire importante) sont des traits classiques du sous-développement que l'adhésion à la CEE en 1981 n’a pas éteints en un jour.

De l’autre côté, la France, l’Allemagne, les pays du Benelux, sont des pays riches, qui ont connu la révolution industrielle au XIXè siècle. Or ceux-ci ont aujourd’hui la même monnaie que la Grèce, un peu comme si le New Jersey et l’Argentine faisaient tous les deux partie de la zone dollar. Ces différences économiques internes à la zone Euro ne peuvent que la fragiliser.

Du point de vue du fonctionnement du capitalisme, le fait que les agences de notation, les banques et les fonds spéculatifs puissent jouer leur rôle de pyromane montre que la moralisation du capitalisme promise l’an dernier par les chefs d’Etat du G20 n’a pas été menée à bien : c’est on prend les mêmes et on recommence, sauf que cette fois-ci, ce sont les Etats qui sont au bord du défaut, et plus les banques.

Il est probable que la BCE va finir par acheter des obligations d’Etat aux banques, en « créant » des Euros, comme elle l’a fait pour les titres pourris des banques.

Cela reviendrait à mettre de côté sa mission de lutte contre l’inflation, mais à chaque époque ses priorités.

Il faut d'ailleurs savoir que les banques centrales américaine et britannique ont déjà procédé à ce type de politique l’an dernier : la réserve fédérale américaine a ainsi acheté pour 300 milliards de dollars de bons du Trésor américain, soit une somme comparable à l’équivalent de la dette grecque… toute entière.

Evidemment, je suis pour la solidarité entre Etats européens, mais aussi entre peuples européens. Les conditions du plan imposé à la Grèce sont très dures. Ce n’est pas à la population de payer une crise dont elle n’est pas responsable. Cela peut conduire à la dégradation des conditions de vie de la population, à la misère et à un retour des régimes autoritaires et même à des guerres.

Les Etats peuvent d’ailleurs prendre des mesures contre les spéculateurs : contrôle des changes entre monnaies, nationalisation ou saisie des banques, création d’un crédit public, augmentation des impôts pesant sur les fortunés. Ainsi, l’économie serait gérée dans le long terme et pour l’intérêt général de la société.

Vincent Doumayrou,
Auteur de
La Fracture Ferroviaire, Editions de l’Atelier, Paris, 2007. Préface de Georges Ribeill.



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30 novembre 2009

L'avenir du monde s'écrit-t-il à Dubaï ?

Dubaï World, principale entreprise publique de Dubaï, a annoncé mercredi dernier une demande de rééchelonnement de sa dette de 59 milliards de dollars.

La nouvelle a provoqué une mini-tornade sur les marchés financiers, apeurés à l’idée que l’Etat de Dubaï puisse faire défaut sur sa dette. Pour l’instant, le calme semble revenu sur les places boursières, à l’activité peu élevé en fin de semaine dernière du fait de la Fête de l’Aïd dans les pays arabes ; aux Etats-Unis, Wall Street était fermé jeudi à cause de la fête de Thanksgiving.

Mais quelles que soient les conséquences matérielles immédiates qu’aura cette affaire, elle me fournit l’occasion de revenir sur l’évolution de la crise financière depuis un an. Récemment, j’ai relu des articles sur la quasi-faillite de la banque Dexia, en octobre 2008, quand les ministres belges se sont réunis toute la nuit car il y avait le feu… cette ambiance d’angoisse, cette peur que le monde entier puisse basculer en une nuit, est bel et bien derrière nous. Les Etats et les banques centrales ont réussi à ramener le calme, mais à un certain prix.

Le premier prix est que les banques centrales ont inondé le marché de liquidités, par ce qu’elles appellent les « politiques non conventionnelles », euphémisme pour désigner la bonne vieille planche à billets. De ce fait, elles n’ont pas renouvelé l’erreur de 1929, quand la réserve fédérale américaine n’a pas voulu faire cela par peur de créer de l’inflation et de détruire l’arrimage du dollar à l’or (l’étalon-or). Elles ont évité au système bancaire d'étouffer par manque de liquidités.

Le côté ombre, c’est que des liquidités colossales ont été fournies aux banques, sans aucune espèce de contrôle étatique ou populaire. Les banques utilisent l'argent facile pour spéculer et payer des sommes énormes aux traders. A un moment où à un autre, le monde paiera les bulles qui sont en train de se reformer.

Le second prix est une hausse de l’endettement des Etats, en France comme ailleurs. En effet, les Etats « obèses et mal gérés » se sont portés au secours des banques privées, « efficaces dans l’intérêt de leurs actionnaires, de leurs collaborateurs et de leurs clients ». Par ailleurs, leurs recettes fiscales baissent avec le PIB.

La facture est donc élevée pour les comptes publics, et le risque existe que des Etats fassent défaut sur leur dette, avec une panique potentielle sur les marchés, et des sacrifices considérables pour la population des pays concernés. Il y a eu des précédents, comme le Mexique en 1982, la Russie en 1998 et l’Argentine en 2001. La quasi-faillite de Dubaï a ravivé la peur que le phénomène ne touche des pays d'Europe de l'Est, voire de la zone euro, comme la Grèce, l’Irlande ou l’Italie. Certes, ces pays sont endettés dans leur propre monnaie, l’Euro, et peuvent faire marcher la planche à billets.

Mais cela fait naître le risque d’une hyper-inflation, comme dans l’Allemagne de 1923 ; et les Etats centraux de l’Europe, comme la France et l’Allemagne, voudront-elles créer des euros pour la Grèce et l’Italie par exemple ?

Enfin, le troisième prix de la panique de l’automne 2008 est que le chômage continue d’augmenter, malgré la reprise annoncée depuis l’été. Il faut d’ailleurs rappeler qu’un certain nombre de facteurs favorisent ce qu’on appelle une « reprise technique » : les entreprises qui reconstituent leurs stocks ; les ménages qui paient moins d’impôts du fait de la baisse de leurs revenus ; ou encore, l’augmentation des prestations sociales qui permettent de limiter la casse (et qui font que la France est moins touchée que le Royaume-Uni car elle a des dépenses sociales plus élevés et un endettement privé plus sage). Dans ces conditions, la reprise actuelle reste fragile.

Bref, cette quasi-faillite de Dubaï nous rappelle que la crise, hélas, est tout sauf finie. 

Zelazowa Wola

alias Vincent Doumayrou,
Auteur de
La Fracture Ferroviaire,
Pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer
,
Préface de Georges Ribeill.
Editions de l’Atelier, Paris.


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27 juillet 2009

Quand les Etats-Unis éternuent, le Mexique s'enrhume

 

L’Amérique latine se définit par sa commune histoire sous le joug espagnol et portugais et par sa communauté de langue ; le Brésil du Président Lula, entre autres, la représente désormais au G20.

Personnellement, le phénomène de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis m’a toujours intéressé. Parce qu’il s’agit d’une frontière non seulement entre deux Etats souverains, mais aussi entre deux mondes : entre les pays riches et le Tiers-Monde, et entre le monde anglo-saxon et le monde latin.

Depuis le début de la crise des « subprimes », les tentatives de passage de la frontière par des candidats au Rêve américain ont beaucoup baissé, à tel point que les patrouilles américaines n’ont jamais interpellé aussi peu de candidats à l’immigration depuis… 1973. La crise économique ne rend pas les Mexicains plus riches, mais rend les Etats-Unis moins attrayants.

Comme quoi, le problème réside davantage dans les écarts de richesse que dans le niveau de richesse absolu.

Le reporteur d'un journal américain est allé à Pacula et El Epazote, deux localités situées à environ 200 kilomètres au Nord de la capitale Mexico. A El Epazote, la moitié de la population – et la majorité des hommes – a émigré aux Etats-Unis, surtout vers les Etats de l’Oklahoma et du Missouri. Ils laissent derrière eux un « village fantôme », en espagnol, un pueblo fantasma.

« Avant que les gens ne partent vers les Etats-Unis, dit une habitante, cette ville n’avait que des maisons de chaume, et pas de voitures. L’économie de Pacula dépend des dollars envoyés par les émigrés ». C’est un phénomène que l’on retrouve dans les anciennes colonies françaises, dont une partie des revenus dépend des communautés émigrées en France.

Habituellement, au mois de juin et de juillet, les émigrés rentrent chargés de cadeaux pour les enfants, notamment le 24 juin, jour de la Saint Jean-Baptiste. Mais cette année, beaucoup d’émigrés sont restés aux Etats-Unis pour faire des économies. L’un des rares à être venus, Meliton Hernandez, travaille dans une usine de conditionnement de poulet dans l’Alabama. Son entreprise a taillé dans les heures supplémentaires à cause de la faiblesse de la demande.

A Pacula, les envois d'émigrés ont permis de financer l'achat d'une ambulance, la mise en place d'un système de distribution d'eau et la construction d'un nouveau toit pour l'église. Les envois remplacent ici des dépenses qui devraient relever du secteur public.

D’une façon générale, les transferts de revenus, qui équivalent à 2 % du PIB au Mexique, 18 % au Salvador et 22 % au Honduras, ont baissé de 20 % environ depuis un an pour le Mexique.

A El Epizote, de nombreux habitants ont renoncé à acheter du lait, de la viande et des œufs et se nourrissent de haricots ou de maïs qu’ils cultivent dans de petits lopins de terre. La situation des villages et des foyers qui dépendent de ces revenus pourrait vite devenir critique.

L’émigration créé donc, pour les pays d’origine, une forme de dépendance par rapport aux transferts de revenus, c'est-à-dire une dépendance supplémentaire par rapport à l'économie des pays riches.

Vincent Doumayrou,

Auteur de La Fracture Ferroviaire,

Editions de l’Atelier, Paris, 2007.

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USA-Today

L’article cité, signé Chris Hawley, a paru dans le quotidien américain USA Today le 10 juillet dernier.

Dans mon livre, je consacre quelques pages aux chemins de fer en Amérique latine, au chapitre V.

17 février 2009

Economie : vers des mesures d'exception ?

Bonjour,

même si la panique financière du mois d’octobre est passée, de nombreux problèmes ne sont pas résolus : les banques ont encore de nombreuses pertes à essuyer, la qualité des crédits se dégrade du fait d’emprunteurs de moins en moins solvables, la conjoncture économique est au pire depuis 1945, comme l’atteste la baisse de plus de 3 % du PIB japonais au dernier trimestre 2008. Aujourd’hui, les dirigeants de General Motors passent une audition devant le Congrès, et l’entreprise pourrait être déclarée en faillite, ce qui déclencherait une nouvelle hausse du chômage mondial… et du rôle de l’État, car l’Allemagne envisagerait dans ce cas de nationaliser la filiale allemande de GM, Opel.

Comme je le disais déjà dans mon billet du 9 décembre dernier, la crise fait porter l’inquiétude sur la capacité des États à honorer leurs engagements, car leur dette augmente beaucoup. Ainsi, la presse évoque régulièrement un scénario de faillite nationale « à l’islandaise », en Irlande, en Belgique, et même au Royaume-Uni, où le leader conservateur l’a évoqué au mois de janvier. A cette occasion, le directeur de la banque centrale anglaise s’est dit prêt à faire fonctionner la planche à billets, comme son compère américain Ben Bernanke un mois plus tôt.

Certes, le scénario de faillite nationale n’est pour l’instant qu’un cas d’école, agité par les politiciens pour gêner le gouvernement et par la presse pour vendre du papier. Accordons-nous cependant à trouver paradoxal qu’en Grande Bretagne, pays si fier de ses services financiers et de sa City, on parle de la possibilité de faillite et de planches à billets, comme dans une vulgaire république bananière. Mais c’est l’expression du fait que le capital financier laissé à lui-même est un boulet pour les budgets publics, bien plus que ne le sont les services publics.

Par ailleurs, on notera avec amusement que l’Italie, pays souvent méprisé par les économistes orthodoxes pour ses déficits publics, est l’un des pays qui a le moins eu à recapitaliser ses banques parmi les grands pays européens. C’est que l’endettement des familles italiennes est remarquablement peu élevé, et que son système bancaire est resté provincial, donc moins touché par la débâcle des produits dérivés et autres produits toxiques sortis de l’imagination de nos petits génies financiers. Le système bancaire italien est donc relativement protégé… par sa propre « arriération » !

Mais pour revenir aux rumeurs de faillite d’Etats, la différence entre le Royaume Uni et l’Islande ou le Mexique des années 80, est que la dette du premier est libellée dans la monnaie nationale, ce qui laisse la possibilité aux autorités de « monétiser » leur dette, autrement dit de faire marcher la planche à billets. Dans la situation classique, un État s’endette en émettant des obligations, comme les bons du Trésor américains, et des acteurs privés y souscrivent. Dans le scénario de la planche à billets, la banque centrale souscrit aux obligations, en émettant de la monnaie. Il y a donc augmentation de la masse monétaire.

Dans mon billet du 9 décembre, j’ai parlé de cette possibilité tout en en pointant le risque, celui d’une résurgence de l’inflation. Si la masse monétaire augmente sans augmentation parallèle de l’offre dans les magasins, il y a danger de hausse des prix. J’avais pris des exemples historiques comme celui de l’Allemagne de 1923, le plus connu.

L’autre risque est celui de perte de la confiance dans la monnaie nationale, par exemple l’effondrement de la livre sterling ; et au niveau de la zone Euro, d’un désaccord sur la masse monétaire à mettre en circulation. Autrement dit, Berlin ou Paris accepteraient-il d’émettre des Euros pour les problèmes de Dublin ou de Rome ?

Autre possibilité offerte aux États : la saisie de l’épargne des particuliers, pour faire face à leurs besoins de trésorerie.

Ou la saisie des entreprises. Selon un article récent du journal Le Monde, l’Allemagne envisagerait une loi pour permettre d’ « exproprier » des entreprises [Berlin aussi réfléchit à nationaliser ses banques, Marie de Vergès, Le Monde du 4 février] : inimaginable il y a encore six mois !

On rentre là, incontestablement, dans des procédures d’exception, qui consisteraient, dans leur principe, à sauver le capitalisme des capitalistes.

En attendant, au-delà des chiffres bruts de conjoncture économique, cette crise est un véritable désastre, très inquiétant dans ses conséquences sociales. Elle prouve la nécessité pas seulement d’une régulation, mais d’une socialisation des grandes entreprises et des banques, car elle montre que rien n’est pire que de laisser le pouvoir aux banquiers et à leur soif irresponsable de profits.

Cela rejoint l'idée que je défends dans mon livre, d’après laquelle le réseau ferré et les transports en commun ne peuvent se développer que sous la férule de l’État.

Dans ce cas, l’État devient le chef d’orchestre et les entreprises de transport les instrumentistes, mais ils ne peuvent jouer que sous l’attention active du public, à savoir les citoyens.

Un peu comme à la bataille d’Hernani, le public est prié de s’investir dans la pièce de théatre.

Zelazowa Wola

Vincent Doumayrou,
Auteur de La Fracture ferroviaire,
Editions de l’Atelier.

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13 octobre 2008

La Fracture ferroviaire et la crise financière

Depuis mon dernier écho, la crise financière, partie des prêts immobiliers à risque non remboursables, s'est à la fois aggravée et propagée au Vieux Continent. Cela semble être la conséquence de la faillite de la banque d'investissement de Wall Street Lehman Brothers.

De ce fait, des banques d'investissement qui dominaient Wall Street il y a encore un an, plus aucune n'existe : elles ont soit fait faillite, soit été intégrées à un établissement plus grand, soit ont transformé leur statut en banque commerciale classique. C'est à un rebattage de cartes considérable que l'on assiste.

Personnellement, je suis inquiet notamment pour le financement de l'économie, menacé par la "contraction du crédit", et les conséquences sur les comptes publics des mesures annoncées pour soutenir les banques. Si la crise s'aggrave encore, j'ai bien peur que les Etats, dans l'incapacité de financer leurs promesses, fassent marcher la planche à billets, comme dans l'Allemagne de 1923, où il fallait des brouettes de billets pour acheter une miche de pain. Sans aller jusqu'à cet extrême, ce pourrait être le retour de la "stagflation", une période de stagnation économique et de forte inflation.

Je suis inquiet aussi pour les conséquences sociales, en Europe, aux Etats-Unis, mais aussi dans les pays du Tiers-Monde déjà exsangues pour certains d'entre eux.

Dans ce contexte, on peut trouver amusantes les déclarations d'un officiel italien, d'après lesquelles Alan Greenspan serait presque aussi malfaisant qu'Oussama Ben Laden. Mais blague à part, il est vrai que les conséquences du cataclysme économique actuel (causé au départ par la politique du même Greenspan, l'ancien président de la Fed) pourrait être pires que les attentats terroristes du 11 septembre 2001.

Toujours aux Etats-Unis, le FBI (la police fédérale) et la SEC (le gendarme de la Bourse) enquêtent sur des faillites frauduleuses, mais comme le remarquait je ne sais plus qui, si j'écrase quelqu'un avec ma voiture sans faire d'excès de vitesse et sans être bourré, je n'enfreins pas la loi mais je suis quand même un homicidaire. Même si les responsables des grandes banques en faillite ont respecté la loi, leur comportement de fuite en avant financière a été irresponsable et leurs dirigeants méritent la prison.

Pour rester dans l'anecdote, je rappellerai aussi les mots de John Kenneth Galbraith, un de mes économistes préférés avec K. Marx, qui disait qu'un des facteurs de déclenchement d'un krach boursier était souvent... saisonnier. La majorité des krachs boursiers de l'histoire des Etats-Unis a en effet eu lieu au mois d'octobre, dont celui de 1929 et bien sûr celui, mémorable aussi, de 2008. La deuxième partie de l'année, entre les mois d'août et celui d'octobre, sont favorables aux crises financières, souvenez-vous des crises asiatique et russe dans les années 90.

Cette crise, semble-t-il, rend dérisoire les problèmes de "fracture ferroviaire". Pourtant, elle révèle elle aussi bien des fractures. D'abord le fait que depuis une vingtaine d'années, le partage de la richesse a été de plus en plus favorable au capital, et de moins en moins au travail. Las, contrairement aux affirmations partout entendues dans les années 1980 ('les profits d'aujourd'hui sont les emplois de demain') les profits ont surtout servi à alimenter la bulle financière, celle qui éclate aujourd'hui, bien plus qu'à nourrir l'économie réelle, même si celle si ne s'est pas contractée sur vingt ans.

Par ailleurs, la stagnation des salaires oblige les salariés à recourir au crédit pour financer les dépenses notamment d'achat de logement, mais aussi de consommation. La conséquence est très visible aux Etats-Unis, mais même en France, où l'endettement des ménages a énormément augmenté depuis 2004.

Encore une anecdote : je me souviens vaguement d'un débat enfiévré, dans le cours d'économie d'une classe d'un lycée de province, sur les conséquences potentielle du krach boursier d'octobre. J'y étais, et il s'agissait du mois d'octobre... 1987. Comme quoi, le problème ne date pas d'hier, et les politiciens, banquiers, affairistes, faiseurs d'opinion de tout poil, aurait pu "prévoir".

Quant à la fracture ferroviaire, je crois que cet effondrement de la finance rend plus que jamais urgent le développement de grands travaux notamment liés au chemin de fer ; ils permettraient la création d'une richesse à la fois saine d'un point de vue environnemental et utile d'un point de vue social. Le Président de la RATP, Pierre Mongin, ne dit pas autre chose dans un entretien dans Directmatin plus d'aujourd'hui : il défend en effet la construction de Métrophérique, la ligne de métro qui doit relier tous les terminus de métro entre eux, non seulement par le soulagement que cela apporterait au réseau existant en le désaturant, non seulement par le gain de temps de parcours que cela permettrait pour les déplacements quotidiens des banlieusards, mais aussi par les emplois créés.

Par ailleurs, les milliards de dollars injectés dans le tonneau des Danaïdes de la sphère financière ne sont rien comparés au coût des transports publics et en particulier de la SNCF, souvent accusée par les libéraux-poujadistes de gaspiller les fonds publics. Les 360 milliards d'Euros annoncés pour préserver les banques françaises correspondent à environ 36 ans de fonctionnement du réseau ferré français, tous postes confondus, c'est-à-dire avec les retraites des cheminots, les dépenses d'entretien du réseau, les intérêts de la dette de RFF, etc... dans le chapitre IV de mon livre, je fustige les fustigeurs du déficit de la SNCF, pour leur inappétence intellectuelle, et, surtout, leur réactionnarisme politique.

Certes, ces 360 milliards sont un maximum, ils ne seront peut-être jamais dépensés, mais pourquoi n'annonce-t-on pas un tel maximum pour les dépenses utiles telles que les transports publics, le logement, l'école, la santé, etc ???

Il faudrait beaucoup moins d'argent que 360 milliards développer un moyen de transport sûr, social et peu polluant ; régénérer le réseau existant, construire des rocades ferrées en Ile-de-France (dont le Métrophérique), des RER dans les grandes villes de province, et des lignes à grande vitesse à condition qu'elles soient bien intégrées au réseau classique et pas simplement des lignes d'avion sur rail. C'est dire que l'on ferait mieux d'effectuer une nationalisation autoritaire des banques, et d'investir l'argent économisé dans nos transports publics et d'autres domaines où la pénurie d'offre existe, comme le logement et la santé.

Zelazowa Wola

ps dernière minute : la Deutsche Bahn AG, "consoeur" allemande de la SNCF, devait être côtée à la Bourse de Francfort à la fin du mois. L'opération est repoussée sine die.

Vincent Doumayrou,
Auteur de La Fracture Ferroviaire
Editions de l'Atelier, Paris, 2007.

 


 

 

 

 

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Plus d'infos ?

Un point sur l'endettement aux Etats-Unis, des chiffres qui donnent le vertige
http://www.journaldunet.com/economie/magazine/dossier/dette-deficit-croissance-les-etats-unis-sont-ils-en-faillite/george-bush-a-t-il-ruine-les-etats-unis.shtml

Un excellent point sur le "plan de soulagement des actifs dévalorisés" (je traduis) dit plan Paulson
http://www.journaldunet.com/economie/finance/dossier/plan...

Un point sur l'endettement des ménages en Europe, où l'on constate des situations très différenciées selon les pays (la France et la Belgique sont au milieu, le Royaume-Uni et l'Espagne plutôt en haut, et l'Italie très en bas)
http://www.banque-france.fr/fr/publications/telechar/bulletin/etu144_1.pdf