27 octobre 2013

Le covoiturage, le moyen de transport qui monte

 

C'est les commerciaux SNCF qui vont se taper une cure d'antidépresseurs sévère. Il y a cinq ou six ans, ils célébraient la marche triomphale du TGV, qui méprisait la concurrence autoroutière, devait terrasser la concurrence de l'avion et contrecarrer l'arrivée de la Deutsche Bahn en France. Il est vrai qu'on attend toujours la Deutsche Bahn, mais Easyjet croît désormais plus vite que le TGV et, sur les distances moyennes, un simple site internet de mise en relation d'automobilistes fait trébucher le fleuron national... Eh oui, Sophie Boissard, numéro 2 de la SNCF, l’a elle-même dit : "le covoiturage nous challenge" (sic).

Le covoiturage consiste pour le détenteur d'une voiture de proposer des places sur internet, pour un trajet donné et à un moment donné. C'est un mode de transport "privé partagé", en tant que tel il se situe à mi-chemin entre le transport privé au sens strict et le transport collectif, et à mi-chemin entre l'échange informel de service (comme quand on propose de transporter un ami, une connaissance ou un collègue) et la prestation commerciale (un taxi). Le partageur ne doit en effet pas faire de bénéfice, car dans ce cas il exerce une activité commerciale de fait, tout en échappant aux obligations fiscales et sociales qui en découlent.

Le seul commerçant est le site internet, mais contrairement à un taxi, il ne vend pas la prestation de transport elle-même, mais la mise en relation entre le détenteur du véhicule et le passager.

Le covoiturage prend place dans le contexte de montée de l'économie du partage, liée à l'intermédiation d'internet. Désormais, de l’âme sœur à la chaîne hi-fi d'occasion, on trouve tout sur Internet.

Un nombre croissant de particuliers achète ou vend des biens - livres, disques, meubles, etc..., transformant l'économie en une sorte de vide-grenier permanent. Cette économie entre pairs concurrence les commerçants, qui commencent à s'en émouvoir : ainsi, la ville de New York poursuit un site qui permet à des particuliers de louer leur appartement à des touristes. La raison ? Infraction à la législation hôtelière.

La SNCF tentera-t-elle un jour de poursuivre Blablacar, leader du secteur en France ? Je ne sais pas mais elle le devrait car le site concurrence ses trains et vu la longueur moyenne du parcours, 330 km sur Blablacar, c’est bien le TGV, et son trajet moyen de 400 km, qui semble le premier visé. Le covoiturage constitue en effet une prestation moins rapide, mais plus souple, plus simple, plus conviviale, meilleur marché et... où les prix n'ont pas furieusement tendance à s'envoler à l'approche du départ.

Par Blablacar s’effectuent aux dernières nouvelles, en rythme annuel, environ 10 millions de trajets soit plus de 3 milliards de voyageurs-kilomètres (vk). Si ce trafic reste marginal par rapport aux quelque 800 milliards de vk de l'ensemble des voitures particulières, il ne l’est plus par rapport aux 55 milliards du TGV ou aux 35 milliards de SNCF Proximités.

Fiat127.JPGDialogue imaginaire mais réaliste : "Tu prends le TGV ? - Tu rigoles, en Fiat 127 c'est bien mieux". Le covoiturage mord sur le trafic du TGV chez un profil de clientèle sensible au prix. Photo VD.


Dans sa communication, Blablacar invoque un taux de remplissage de 2,8 passagers par voiture, au lieu de 1,3 pour les automobiles "de droit commun" - avec à la clef des vertus environnementales. Cela correspond à un usage plus rationnel de l’automobile qu’on ne peut effectivement qu’appeler de ses vœux.

Mais il faudrait savoir si Blablacar n’incite pas à davantage utiliser l'automobile – notamment par des conducteurs qui voient une partie de leur frais d’essence et de péage ainsi pris en charge par des tiers. Alors seulement, il sera possible de dresser un bilan carbonique complet de la pratique.

Quoi qu'il en soit, cette nouvelle victoire de la route s’explique aussi par le fait que la SNCF s'est adressée, dans son activité de train de grandes lignes, à la concurrence de l'avion. On peut prévoir que les contraintes croissantes que la SNCF met autour de l'usage du TGV fourniront encore son lot de clients à Blablacar et consorts.

Dans mon livre, je l’avoue humblement, je n’ai pas prévu une montée du covoiturage d’une telle ampleur. Mais j’écris que le TGV ne prend pas de voyageurs à la route : en témoigne le fait que la mise en service du TGV Nord n'a pas eu d’effet notable sur le trafic autoroutier - un phénomène qui s'est répété avec la mise en service du TGV Est. La montée du covoiturage démultiplie d'une certaine façon ce phénomène d’absence de pertinence du TGV par rapport à la route.

Et en basant sa communication sur ses tarifs "de fusil à un coup", de type Prem's, au détriment des clients les plus fidèles, la SNCF a créé des habitudes de zapping tarifaire qui la rendent vulnérable à la moindre remontée de la concurrence – dont celle dont il est question ici.

Il y a pourtant plus simple : quand on regarde le prix demandé pour un covoiturage pour relier Paris et Lille, un des parcours les plus desservis par Blablacar, on s'aperçoit qu'il correspond à celui d'un aller en train Intercités + TER à demi-tarif, via Amiens, accessible par exemple avec une carte Jeune. Une partie de la solution à la concurrence du covoiturage consisterait ici à remettre en service des « Intercités » directs entre Paris et Lille.

On constate enfin qu'alors que la France des élus n'a jamais réclamé autant de lignes de TGV, et RFF jamais construit autant de lignes de TGV simultanément, la France du milieu ne s'en est jamais autant détournée. Une illustration du divorce entre le peuple et les élites.

Vincent Doumayrou,
auteur de La Fracture ferroviaire – Pourquoi le TGV ne sauvera pas le chemin de fer
Préface de Georges Ribeill – Editions de l’Atelier, Paris, 2007.

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