29 novembre 2011

La Turquie, un boom économique fragile ?

 

La Turquie connaît depuis quelques années un succès économique spectaculaire. Le PIB a augmenté d’entre 5 et 10 % par an ces deux dernières années. La dette publique est passée de plus de 75 % du produit intérieur brut (PIB) en 2001 à 40 % aujourd’hui. Le taux officiel d’inflation est également passé de plus de 100 % au milieu des années 1990 à moins de 5 % aujourd’hui.

Cette bonne santé économique, qui contraste avec la crise financière du début des années 2000, explique en bonne partie les succès électoraux de l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir depuis 2002. Il donne également à la Turquie les moyens de sa politique extérieure de rayonnement régional dans le Caucase, dans les Balkans, dans le monde arabe. Le Premier Ministre Recep Tayyip Erdoğan a même fixé comme objectif à la Turquie de faire partie des dix premières puissances économiques mondiales en 2023 - l’année où le pays fêtera le centenaire de la République fondée par Mustafa Kemal sur les décombres de l’Empire ottoman.

Ainsi, la Turquie, dix-septième puissance du monde par son PIB, est typique de ces pays émergents vers lesquels, selon un discours convenu, bascule la puissance économique mondiale. Son admission au G20 a en quelque sorte couronné ce statut enviable de pays émergent.

La croissance de l’économie turque offre un contraste singulier avec la stagnation de l’Union européenne, et tout particulièrement avec la grande dépression que subit la Grèce voisine. Mais alors que la crise de l’Euro est observée avec une certaine joie rentrée par les dirigeants turcs, la croissance économique du pays pourrait s’avérer fragile.

D’abord parce que la moitié des exportations de la Turquie se fait, précisément, vers l’Union européenne. Une chute de la demande y serait donc particulièrement préjudiciable aux exportations turques.

De manière plus générale, la Turquie a une balance des paiements qui fait plus penser à celle de la France qu’à celle de la Chine. Elle devrait en effet connaître un déficit de 75 milliards de dollars pour l’année en cours, soit l’équivalent de 10 % du PIB environ. Ce rythme, intenable sur le long terme, signifie que la consommation des ménages et des entreprises dépend des financements extérieurs, et donc de la confiance que les investisseurs internationaux mettent dans le pays ; tout compris, le pays aura besoin de 200 milliards de dollars de financements extérieurs durant l’année prochaine. C’est là un facteur considérable de fragilité, dans un pays qui a connu une crise de confiance de ce type (et, accessoirement, un plan du FMI) il y a dix ans.

Second problème, celui de la hausse du crédit à la consommation. La consommation augmente beaucoup, comme en témoignent la joie des vendeurs de téléphones mobiles ou de voitures. Or ce boom - réel - est basé non sur une augmentation des revenus mais avant tout sur une hausse du crédit. Et tout le monde sait, depuis la crise des subprimes, la bombe à retardement que peut représenter un endettement privé excessif pour la santé économique et sociale d’un pays.

La Turquie a connu une croissance enviable ces dernières années, mais les fragilités de son modèle font que cela n’annonce pas forcément un basculement de la puissance économique et politique vers les pays émergents dont elle fait partie.

Vincent Doumayrou,
Auteur de La Fracture Ferroviaire,
Editions de l’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2007. Préface de Georges Ribeill.

 

Les données économiques reprises dans ce billet ont toutes comme source un article de Daniel Dombey, paru dans le journal britannique Financial Times du 18 octobre dernier.

Une version plus complète de ce billet a paru sur le site du Courrier des Balkans à la page dont l’adresse suit : http://balkans.courriers.info/article18707.html

 

 

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