25 février 2009

Aménagement du territoire : faut-il copier l'Allemagne ?

 

Les lecteurs les plus fidèles de ce blog savent à quel point la notion d’aménagement du territoire m'est chère : sans bonne politique d’aménagement, pas de bonne politique de transport.

Je définirai l'aménagement du territoire en peu de paroles, comme la langue turque dans les pièces de Molière : une politique volontariste des pouvoirs publics qui se donne pour but un développement équilibré des territoires, des réseaux de transport et des activités économiques.

Or, le gouvernement invoque cette notion à l’appui d’un certain nombre de projets de délocalisation de services administratifs. Sont notamment concernés les services statistiques de l’INSEE et les services de l’archéologie préventive.

L’aménagement du territoire, qui était au cœur des pratiques de l’Etat gaulliste, revient donc en force dans le discours du gouvernement.

Je voudrais juste comparer ici avec la situation qui prévaut en Allemagne.

La réalité territoriale est à la fois connue et banale : en France, Paris domine les autres villes, alors qu’en Allemagne, aucune ville ne sort vraiment du lot, les villes rapprochées les unes des autres se font contrepoids les unes aux autres.

 

Mayence
 


La Cathédrale de Mayence, un lieu stratégique puisque l'archevêque était électeur d'Empire... Photo Vincent Doumayrou.

 

Ainsi, Düsseldorf fait contrepoids à Cologne, Hambourg à Brême, Stuttgart à Munich, Leipzig à Dresde, Hannovre à Braunschweig, Wiesbaden à Mayence, etc. La capitale économique Francfort héberge la Bourse, la capitale politique Berlin héberge le Parlement, situation qui rappelle Rome et Milan en Italie. La Ruhr, souvent considérée comme la plus grande agglomération d’Europe, n’est en fait qu’un conglomérat de villes, une "conurbation" pour reprendre le terme consacré : Essen, Duisbourg, Bochum, Gelsenkirchen, etc… L’ensemble est effectivement très peuplé, mais en toute rigueur, il ne forme pas vraiment une ville. 

La Région (Land) la plus peuplée, celle de Rhénanie du Nord - Westphalie, n'est ni le Land de la capitale politique Berlin, ni celui de la capitale économique Francfort.

Par ailleurs, c’est une ville provinciale, Bonn, ville natale de Ludwig van Beethoven, qui fut capitale fédérale de 1949, date de promulgation de la loi fondamentale et de fondation de la République fédérale, à 1990… une ville tellement provinciale que les allemands la surnommaient "Hauptdorf", ou "village-capitale". Cette ville était alors capitale fédérale… sans être capitale de sa propre Région !

Le phénomène d'éclatement des grandes villes se retrouve dans la texture des réseaux ferrés. En France, le réseau TGV est semblable à un réseau aérien, ou des moyeux de lignes conduisent à un « hub » unique, situé à Paris ; en Allemagne, le réseau des trains de grandes lignes de la Deutsche Bahn AG est "polycentrique", avec de nombreux points d'arrêts et de nombreux points de correspondances, les "gares-noeuds". Au fond, la texture du réseau allemand rappelle celle d'un réseau autoroutier, les arrêts en gare étant assimilables aux bretelles d’accès, et les gares de correspondance aux échangeurs autoroutiers.

ICE_Hbf
Deux trains à grande vitesse "ICE" en attente à la gare centrale de Francfort. Photo VD.

 

 

L’Histoire, il est vrai, pèse. L'Empire allemand, qui a existé du Moyen-Age jusqu’à sa dissolution par Napoléon en 1806, n’était qu’une confédération d’Etats gouvernés par des princes ; il n’avait pas de capitale officielle. Certains de ces princes, les « princes-électeurs » (all. Kurfürsten), élisaient l’empereur, qui se devait donc de tenir compte des pouvoirs locaux. La France s’est au contraire assez vite centralisée autour d’une monarchie et de Paris, capitale des rois Capétiens. Le nouveau roi de France le devenait par hérédité et n’avait donc aucun compte à rendre aux seigneurs locaux.


Fulda_voûte

Une salle du Palais des Princes Abbés à Fulda, près de Francfort, de style baroque. De nombreuses villes ont ce genre de palais, témoignages d'une époque où des souverains locaux les gouvernaient. Photo VD.

 

Cependant, l’Histoire n’explique pas tout, l'Allemagne de l'Est était très centralisée, sans parler de l’Allemagne du Troisième Reich. En outre rien n’empêche de rompre avec l’Histoire si celle-ci a des aspects discutables ou imbéciles.

 

Du point de vue des administrations fédérales allemandes, un certain nombre d’entre elles ont leur localisation en dehors de Berlin. La Cour constitutionnelle fédérale (all. Verfassungsgericht, équivalent de notre Conseil constitutionnel) a son siège dans la ville moyenne de Karlsruhe, et une partie des services du Ministère de la Défense sont restés à Bonn.


Speyer
Une vue de la cathédrale de Spire (all. Speyer), près de Strasbourg. Magnifique ! Le monument a une signification proche de la basilique de Saint-Denis en France puisque sa crypte héberge les tombeaux des Empereurs d'Allemagne. Photo VD.

 

Le choix de maintenir une partie du Ministère de la Défense à Bonn, au début des années 1990, relevait du fait que les dirigeants allemands ne voulaient rien faire qui rappelle l’Allemagne impériale ; centraliser tous les services à Berlin aurait pu être mal interprété. Dans ce dernier cas, ce n'est donc pas une considération d’aménagement du territoire qui a prévalu, à ma connaissance.

 

Enfin, la décentralisation en Allemagne ne consiste pas seulement dans la quantité de compétences qui sont dévolues aux Régions. En effet, les Régions allemandes sont représentées à l'une des chambres du Parlement, le Conseil fédéral (all. Bundesrat) ; elles sont donc associées en tant que telles au processus législatif. D'après l’article 50 de la Loi fondamentale, qui sert de Constitution à l'Allemagne même si elle n'en a pas le titre, "par l'intermédiaire du Bundesrat, les Länder concourent à la législation et à l'administration de la Fédération et aux affaires de l'Union européenne".

Rien n'empêche donc les Länder de bloquer, ou de retarder, l’élaboration d’une loi.

 

C’est d’ailleurs par cette prérogative que certains Länder ont pu modifier en grande partie la loi de privatisation de la Deutsche Bahn AG, « consœur » allemande de la SNCF. Comme si la Région Franche-Comté bloquait la privatisation de La Poste !!!

 

Ainsi, une bonne politique d’aménagement du territoire ne repose certainement pas sur la délocalisation de services d’administration centrale en province, mais dans l’association des Régions au processus législatif, à travers la création d’une chambre spécifique au Parlement... lequel aura ensuite toute la légitimité pour choisir où localiser les services de l'Administration.

 

Enfin et surtout, le fonctionnement du capitalisme livré à lui-même génère des inégalités de plus en plus importantes. En Allemagne même, les structures décentralisées n’ont pas empêché que le fossé économique entre l’Est et l’Ouest se maintienne. La même remarque vaut pour l'Italie, avec les problèmes du « Sud », ou « Mezzogiorno ». Là, c’est d’un autre fonctionnement économique que l’on a besoin.

 

Zelazowa Wola

 

 

 Worms_Rhein
Le Rhin à Worms, en amont de Bonn. La voie d'eau joue un grand rôle en Allemagne. Photo VD.

Vincent Doumayrou,
Auteur de La Fracture ferroviaire,
Editions de l’Atelier.

Pour me contacter : temse[a]hotmail.fr.

 

Vers la page d’accueil: http://lafractureferroviaire.skynetblogs.be/

 


 

Quelques excellents livres sur le sujet :

 

Edouard Husson, Une Autre Allemagne, NRF, Paris, 2005. Remarquable réflexion, très approfondie, de l'histoire de l'Allemagne depuis la guerre.

Gilles Rabin, La Révolution ferroviaire, la Grande vitesse en France et en Allemagne, Madraga, 2003. Excellent livre sur les réseaux ferrés et le territoire en France et en Allemagne.

Jean-François Gravier, Paris et le Désert français, trouvable en bibliothèque. Paru en 1947, un classique !

Les deux Allemagnes, 1945-1990

Fabio Bertini et Antonio Missiroli, Les Deux Allemagne, Casterman. Traduit de l'italien. J'ai lu le livre en VO italienne, excellente synthèse d'une centaine de pages, beaucoup de photos.

Par ailleurs, je parle dans mon livre du réseau de la Deutsche Bahn AG de manière assez détaillée.

 

 

 

 

Voici enfin le site des statisticiens qui luttent contre la délocalisation des services de l'INSEE à Metz :
http://sauvonslastatistiquepublique.org/

 

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